|
par Sophie Lellouche (CINÉ LIVE)
Ciné Live : Pourquoi cette photo ?
René Manzor : Parce qu’elle exprime parfaitement l’idée de faire un film. Quand
on fait un film, on part en croisade. C’est à dire que l’on part de chez soi pour ne
revenir que deux ans plus tard. On se pare d’un bel habit de lumière, on s’arme le
mieux possible pour la chasse qui commence : la chasse aux émotions.
On revient de ce voyage en ayant vu des choses magnifiques, mais le costume
est déchiré avec du sang partout. Cette photo réunit les cinq "métiers"
indispensables que le metteur en scène doit exercer afin d’arriver au bout de sa
croisade. D’abord, il doit être l’inventeur d’une histoire, ensuite être un
sculpteur de lumière et un chasseur d’émotions. Mais c’est aussi un jardinier qui
cultive son espace sonore. Enfin, le metteur en scène est un mendiant en quête
d’argent, sans lequel la croisade n’est plus possible.
Vous souvenez-vous de quoi vous parliez avec l’acteur ?
Non, mais je constate que nous nous étions mis à l’écart pour parler. On était
dans le noir. Ce qui est intéressant aussi dans cette photo, c’est qu’elle montre
la face immergée de l’iceberg. Elle montre ce qu’on ne voit jamais. C’est à dire
une intimité entre deux personnes totalement différentes qui se trouvent d’un
coup complices grâce à un enfant, un personnage en commun. C’est cette
intimité, cette complicité qui fait que lorsqu’on voit un film à l’écran, on croit
ou on ne croit pas à la réalité de ce qu’on nous raconte. C’est la profondeur de
ce rapport qui va exister entre le metteur en scène et son comédien qui va
donner une crédibilité à l’histoire. Le metteur en scène n’est plus le seul
chasseur d’émotions, l’acteur participe aussi à cette chasse.
Faites-vous répéter les comédiens avant de tourner ?
Je fais répéter les comédiens dans un théâtre avant le tournage. Cela m’évite de
leur faire jouer dix fois la même scène devant la caméra. Je pense que multiplier
les prises tue la spontanéité de l’acteur. Il est toujours meilleur dans les toutes
premières.
En regardant la photo, on remarque une prédominance de la lumière artificielle
sur la lumière naturelle. Cela est-il le reflet de votre préférence ?
Oui, tout à fait. Ce rayon de lumière naturelle à droite représente le pourcentage
de réel dans le film. La lumière artificielle a pris le dessus. Un sculpteur de
lumière possède un pouvoir fantastique : façonner le monde tel qu’il le voit.
Eclairer, c’est choisir. Cadrer, c’est choisir. Mais ce que vous mettez dans l’ombre
est aussi important que ce que vous laissez hors-cadre. Cela vous permet de
mieux comprendre ce que votre imaginaire vous dicte.
La technique peut-elle être un frein à l’instinct ?
Oui, la technique est un danger si l’on voit en elle autre chose qu’un outil au
service de l’histoire. Les mouvements de caméra ne sont jamais gratuits. Ils
doivent toujours être motivés par l’émotion à capturer. C’est une chorégraphie
minutieuse où le danseur n’est plus le seul à se déplacer. Lorsque la caméra
bouge, le spectateur se déplace.
Comment travaillez-vous avec votre chef opérateur ?
Il représente mes yeux tout comme mon compositeur représente mes oreilles.
Nous sommes indissociables. Nous travaillons dans la même direction. Pal
Gyulay, mon chef opérateur, et Jean-Félix Lalanne, mon compositeur,
répondent parfaitement à cette idée de couple dont je parlais tout à l’heure.
Ici, le metteur en scène parle avec un comédien mais il existe la même relation
avec le chef opérateur, le producteur ou le compositeur.
Quand vous êtes au stade de l’invention de l’histoire, savez-vous quels
comédiens vont interpréter vos personnages ?
Non, absolument pas. Inventer une histoire, c’est fermer les yeux, c’est tourner
le dos à ses cinq sens, c’est se couper du monde extérieur pour être à l’écoute
de son monde intérieur et le fixer sur du papier. C’est recenser les personnages
qui n’existent que dans votre imagination, les faire se rencontrer, se parler,
s’affronter ou s’aimer, et les regarder voler de leurs propres ailes lorsqu’ils
arrivent enfin à vous échapper. Ce n’est qu’une fois l’histoire inventée que le
producteur et moi-même nous mettons en quête de visages et de corps pour
ces âmes. Le producteur apporte une aide formidable car, étant "hors de vous",
il peut voir des choses que vous ne voyez pas. Il est votre miroir et votre
conseiller.
Comment travaillez-vous avec les comédiens pour qu’ils soient le plus
proches de vos personnages ?
Le travail n’est pas d’amener le personnage vers l’acteur mais l’acteur vers le
personnage. A ce moment-là, mon rôle est celui de guide. La direction d’acteur
est une aide, ce n’est jamais une dictature. L’auteur d’un personnage, c’est sa
mère. Mais pour l’élever, il lui faut un père et c’est l’acteur ou l’actrice qui
devient ce père. Sur cette photo, le couple metteur en scène/acteur discutant
au sujet de leur enfant est incontournable. Ils parlent de leur enfant dans la
fausse vie qu’ils se sont inventée.
|